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	<title>guligulis-et-glouglous &amp;laquo; WordPress.com Tag Feed</title>
	<link>http://wordpress.com/tag/guligulis-et-glouglous/</link>
	<description>Feed of posts on WordPress.com tagged "guligulis-et-glouglous"</description>
	<pubDate>Sat, 06 Sep 2008 03:43:41 +0000</pubDate>

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	<language>en</language>

<item>
<title><![CDATA[Curriculum Vicié]]></title>
<link>http://simonaubert.wordpress.com/2008/03/09/curriculum-vicie/</link>
<pubDate>Sun, 09 Mar 2008 09:22:48 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://simonaubert.wordpress.com/2008/03/09/curriculum-vicie/</guid>
<description><![CDATA[Il m&#8217;arrive de parcourir parfois des CV, notamment de chercheurs en Sciences Sociales. Un ami ]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Il m'arrive de parcourir parfois des CV, notamment de chercheurs en Sciences Sociales. Un ami m'a signalé celui de Daniel Welzer-Lang, professeur à l'Université du Mirail (Toulouse). Je ne saurais résister longtemps à l'envie de vous en faire part sans vous en dire davantage.</p>
<p><a href="http://w3.cers.univ-tlse2.fr/annuaires/fiches_indivi/permanents/Daniel_Welzer_Lang.htm">CV de Daniel Welzer-Lang</a></p>
<p>Tout aussi connu celui de <a href="http://w3.gresoc.univ-tlse2.fr/cv/CV%20GAzam.html">Geneviève Azam</a>, starlette d'ATTAC.</p>
<p>Si vous avez d'autres exemples d'hystériques gauchisto-bienpensante en tête, je serais preneur.</p>
<p>Edit: <a href="http://www.google.fr/url?sa=t&#38;ct=res&#38;cd=2&#38;url=http%3A%2F%2F1libertaire.free.fr%2FAbusdepouvoirFac.html&#38;ei=j5vRR_idO5n6nQP12KDsBA&#38;usg=AFQjCNGQzMTdNKEPq0KZNrBCL6EerRwOeQ&#38;sig2=-ghkd1UGU7275hhv98XJ9w">à propos de DWL</a> (A littéralement crever de rire)</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Un petit conseil à nos auto-proclamés comiques]]></title>
<link>http://simonaubert.wordpress.com/2008/02/12/un-petit-conseil-a-nos-auto-proclames-comiques/</link>
<pubDate>Tue, 12 Feb 2008 09:34:20 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://simonaubert.wordpress.com/2008/02/12/un-petit-conseil-a-nos-auto-proclames-comiques/</guid>
<description><![CDATA[&#8220;I don&#8217;t make jokes. I just watch the government and report the facts. &#8220;
-Will Rog]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>"I don't make jokes. I just watch the government and report the facts. "<br />
<i>-Will Rogers</i></p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Nicolas et Rachida (La Chanson du Dimanche S02E10)]]></title>
<link>http://objecteurdeconscience.wordpress.com/2007/12/16/nicolas-et-rachida-la-chanson-du-dimanche-s02e10/</link>
<pubDate>Sun, 16 Dec 2007 16:18:56 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
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<description><![CDATA[
]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><!--YouTube Error: bad URL entered--></p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Catfight (starring Zaïma &#38; Islam)]]></title>
<link>http://simonaubert.wordpress.com/2007/08/10/catfight-starring-zaima-islam/</link>
<pubDate>Fri, 10 Aug 2007 08:00:12 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://simonaubert.wordpress.com/2007/08/10/catfight-starring-zaima-islam/</guid>
<description><![CDATA[
Suite à ce commentaire pour le moins éloquent:
12756
—ZAÏMA:
1 mai 68 à 08:24 Mercredi 6 Juin]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>[dailymotion 7wf3M3O7dlP48je36 nolink]</p>
<p>Suite à ce commentaire pour le moins éloquent:</p>
<blockquote><p>12756</p>
<p>—<a href="http://zaimadassegoogle.fr/" rel="external nofollow">ZAÏMA</a>:<br />
<a href="http://extremecentre.org">1 mai 68 à 08:24</a> Mercredi 6 Juin 2007 Quoike vous disiez ici, male grés vos pérorauson, mon ex ex ex EX conjointe ISLAM de Trifouillis Sur GAloche né le 25 décembre 1975 Dieu lui PARDONE mon handicap Facial car moi moi Zaïma Marocane Commme ELLE je ne pourrai jamais oublier. ISLAM née le 25 décembre 1975, Catin perverse, je te mAUDIS !!</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>IDEM pour “NAIBED” dite "Pig Slut"…</p>
<p>ZAÏMA</p></blockquote>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Catfight (starring Zaïma &#38; Islam)]]></title>
<link>http://objecteurdeconscience.wordpress.com/2007/08/10/catfight-starring-zaima-islam/</link>
<pubDate>Fri, 10 Aug 2007 08:00:12 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://objecteurdeconscience.wordpress.com/2007/08/10/catfight-starring-zaima-islam/</guid>
<description><![CDATA[
Suite à ce commentaire pour le moins éloquent:
12756
—ZAÏMA:
1 mai 68 à 08:24 Mercredi 6 Juin]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>[dailymotion 7wf3M3O7dlP48je36 nolink]</p>
<p>Suite à ce commentaire pour le moins éloquent:</p>
<blockquote><p>12756</p>
<p>—<a href="http://zaimadassegoogle.fr/" rel="external nofollow">ZAÏMA</a>:<br />
<a href="http://extremecentre.org">1 mai 68 à 08:24</a> Mercredi 6 Juin 2007 Quoike vous disiez ici, male grés vos pérorauson, mon ex ex ex EX conjointe ISLAM de Trifouillis Sur GAloche né le 25 décembre 1975 Dieu lui PARDONE mon handicap Facial car moi moi Zaïma Marocane Commme ELLE je ne pourrai jamais oublier. ISLAM née le 25 décembre 1975, Catin perverse, je te mAUDIS !!</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>ISLAM née le 25 décembre 1975</p>
<p>IDEM pour “NAIBED” dite "Pig Slut"…</p>
<p>ZAÏMA</p></blockquote>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[La Péninsule des Balkans-Chapitre II-quatrième partie (Laveleye)]]></title>
<link>http://simonaubert.wordpress.com/2007/08/09/la-peninsule-des-balkans-chapitre-ii-quatrieme-partie-laveleye/</link>
<pubDate>Thu, 09 Aug 2007 21:08:42 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://simonaubert.wordpress.com/2007/08/09/la-peninsule-des-balkans-chapitre-ii-quatrieme-partie-laveleye/</guid>
<description><![CDATA[Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu&#8217;ils y voyaient
un accroissement du n]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient<br />
un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même<br />
n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la<br />
sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la<br />
défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en<br />
faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie<br />
s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue<br />
hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et<br />
empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait<br />
une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même<br />
race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission<br />
commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude<br />
d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les<br />
questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta<br />
quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde<br />
en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.<!--more-->Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de<br />
la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section<br />
au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la<br />
Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à<br />
Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait<br />
paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur<br />
les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le<br />
chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité<br />
grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable,<br />
mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des<br />
finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie.<br />
L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts<br />
rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des<br />
employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des<br />
deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission.<br />
L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est<br />
son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été<br />
perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand<br />
avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au<br />
reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais<br />
impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre<br />
en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il<br />
fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les<br />
provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient<br />
directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure<br />
les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus,<br />
chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le<br />
déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet<br />
ottoman.</p>
<p>Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec<br />
une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de<br />
tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit<br />
qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle<br />
insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance,<br />
il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi<br />
brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend<br />
du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la<br />
Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation,<br />
il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis<br />
lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte<br />
aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu;<br />
aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on<br />
peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un<br />
rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire.<br />
Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement<br />
«chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la<br />
route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de<br />
l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel<br />
Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un<br />
escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux<br />
magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais<br />
mieux ceci.</p>
<p>Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le<br />
vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est<br />
aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure<br />
vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé<br />
dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier.<br />
J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme<br />
une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de<br />
Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et<br />
qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre<br />
livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru,<br />
de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise<br />
sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le<br />
regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en<br />
Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la<br />
question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les<br />
problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se<br />
complique du conflit entre le droit musulman et nos législations<br />
occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de<br />
près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas.<br />
Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les<br />
forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir<br />
les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après<br />
la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y<br />
prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal,<br />
mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les<br />
chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout<br />
repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles<br />
peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une<br />
loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une<br />
contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait<br />
une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment.<br />
Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une<br />
_gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du<br />
progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on<br />
n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à<br />
Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'oeuvre est<br />
renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait<br />
venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles<br />
sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est<br />
appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera,<br />
plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant<br />
le pays.</p>
<p>--«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les<br />
libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la<br />
Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[7].<br />
Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant<br />
l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort<br />
Opus est de première nécessité.--«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma<br />
i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la<br />
ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre<br />
de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est<br />
un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront<br />
énormes.</p>
<p>[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la<br />
Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir<br />
Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la<br />
Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de<br />
communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports<br />
dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans<br />
importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi<br />
Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000,<br />
Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de<br />
l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes<br />
parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant<br />
État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de<br />
ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens<br />
princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur<br />
des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de<br />
border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le<br />
jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile<br />
de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.»<br />
(_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]</p></blockquote>
<p>ÉMILE DE LAVELEYE</p>
<p>LA PÉNINSULE DES BALKANS</p>
<p>VIENNE, CROATIE, BOSNIE, SERBIE, BULGARIE<br />
ROUMÉLIE, TURQUIE, ROUMANIE</p>
<p>TOME I</p>
<p>PARIS<br />
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR<br />
SUCCESSEUR DE GERMER-BAILLIÈRE ET Cie<br />
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108</p>
<p>1888</p>
<p>BRUXELLES P. WEISSENBRUCH, IMP. DU ROI 45, RUE DU POINÇON<br />
LA PÉNINSULE DES BALKANS LIBRAIRIE C. MUQUARDT</p>
<p>ÉDITEUR A BRUXELLES A _L’ILLUSTRE DÉFENSEUR_<br />
DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[La Péninsule des Balkans-Chapitre I (Laveleye)]]></title>
<link>http://simonaubert.wordpress.com/2007/07/30/la-peninsule-des-balkans-chapitre-i-laveleye/</link>
<pubDate>Mon, 30 Jul 2007 11:39:48 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://simonaubert.wordpress.com/2007/07/30/la-peninsule-des-balkans-chapitre-i-laveleye/</guid>
<description><![CDATA[CHAPITRE PREMIER
WURZBOURG SCHOPENHAUER&#8211;LUDWIG NOIRÉ
Je publie ces notes de voyage telles qu]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>CHAPITRE PREMIER</p></blockquote>
<blockquote><p>WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIRÉ</p>
<p>Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour<br />
le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai<br />
deux précédents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un<br />
chef-d'oeuvre, et les _Mémoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,<br />
d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après<br />
1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du<br />
second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai<br />
vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font<br />
mieux comprendre une situation que des appréciations générales.</p>
<p>Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la<br />
péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les<!--more--><br />
quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de<br />
possession collective de la Zadruga et des communautés de famille<br />
(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et<br />
poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement<br />
reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.<br />
Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,<br />
sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon<br />
enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps<br />
de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,<br />
dont j'ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis<br />
Sadowa_.</p>
<p>Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces<br />
populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de<br />
fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec<br />
l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes<br />
locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et<br />
la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles<br />
renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,<br />
pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à<br />
la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est<br />
déjà bien changé, me dit-on.</p>
<p>Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi<br />
devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent<br />
de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à<br />
pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_<br />
venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects<br />
de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à<br />
travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements<br />
volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres<br />
anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop<br />
à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces<br />
escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et<br />
ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bâti<br />
sur un monceau de laves.</p>
<p>Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires<br />
des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur<br />
aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène<br />
enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,<br />
mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses<br />
_Burgraves_ et Heine n'y écrirait plus son _Lied_.</p>
<p>Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,<br />
Dass ich so traurig bin;<br />
Ein Mârchen aus alten Zeiten,<br />
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.</p>
<p>En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts<br />
et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de<br />
blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur<br />
noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse<br />
porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des<br />
épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour<br />
conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.<br />
Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les<br />
dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur<br />
l'_embankment_ noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à<br />
quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un<br />
chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à<br />
vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à<br />
trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de<br />
plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à<br />
hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée<br />
continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des<br />
navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent<br />
les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace<br />
d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de<br />
basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais<br />
le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits<br />
obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres<br />
des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite<br />
d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement<br />
endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que<br />
réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux<br />
discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et<br />
l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,<br />
dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne<br />
un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez<br />
forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,<br />
«brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment<br />
tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,<br />
dans la région des neiges éternelles et au centre des continents<br />
inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où<br />
nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La<br />
civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les<br />
revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en<br />
chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les<br />
heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En<br />
trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux<br />
chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre<br />
planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des<br />
usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs<br />
pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des<br />
feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des<br />
rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile<br />
détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire<br />
pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la<br />
ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et<br />
de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en<br />
cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon<br />
bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les<br />
marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme<br />
on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de<br />
coulées poisseuses?</p>
<p>Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en<br />
revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les<br />
rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se<br />
cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou<br />
gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les<br />
situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de<br />
Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel<br />
Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un<br />
pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de<br />
toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il<br />
sorti de la houille de la Roer ou de l'acier Bessemer? Il est planté<br />
juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,<br />
_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des<br />
Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette<br />
la plutocratie moderne?</p>
<p>Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui<br />
caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux<br />
qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve<br />
et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui<br />
marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis<br />
systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux<br />
publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir<br />
deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la<br />
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres<br />
détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la<br />
routine, laquelle rejette les innovations.</p>
<p>Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard<br />
les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force<br />
et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,<br />
en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est<br />
une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette<br />
lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.</p>
<p>Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en<br />
même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements<br />
pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les<br />
anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment<br />
font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de<br />
brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit<br />
autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu<br />
qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui<br />
circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en<br />
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_<br />
(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent<br />
rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les<br />
jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer<br />
sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de<br />
celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à<br />
la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi<br />
assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des<br />
qualités que l'étude fait acquérir.</p>
<p>Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre<br />
des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études<br />
sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und<br />
Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du<br />
corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de<br />
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la<br />
Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour<br />
rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a<br />
daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où<br />
la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup<br />
de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à<br />
donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,<br />
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à<br />
l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.</p>
<p>J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à<br />
la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par<br />
moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux<br />
quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me<br />
hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a<br />
publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère<br />
pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_<br />
(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a<br />
tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré<br />
rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.</p>
<p>Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière<br />
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le<br />
but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en<br />
famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui<br />
accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en<br />
rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par<br />
tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient<br />
l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en<br />
vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les<br />
autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu<br />
à l'intuition commune.</p>
<p>L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt<br />
nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme<br />
préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le<br />
langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de<br />
l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en<br />
même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der<br />
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la<br />
_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop<br />
exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de<br />
l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la<br />
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée<br />
complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.<br />
Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.</p>
<p>Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il<br />
veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite<br />
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste<br />
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon<br />
nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est<br />
allemand, le philosophe appartient au monde entier.»</p>
<p>Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.<br />
D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte<br />
compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien<br />
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à<br />
la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base<br />
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,<br />
paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui<br />
ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui<br />
doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne<br />
se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à<br />
l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour<br />
objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à<br />
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est<br />
dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée<br />
d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,<br />
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement<br />
utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable<br />
comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare<br />
l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.</p>
<p>--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue<br />
nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place<br />
pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,<br />
ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une<br />
part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de<br />
Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier<br />
mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une<br />
réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en<br />
est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la<br />
coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la<br />
vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce<br />
problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce<br />
prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme<br />
avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en<br />
servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la<br />
société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est<br />
qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,<br />
plus pénétrante.»</p>
<p>«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.<br />
Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son<br />
sujet des pages éloquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n'a<br />
vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un<br />
philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.<br />
«La folie de la croix», mot admirable!»</p>
<p>Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit<br />
personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme<br />
naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:<br />
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et<br />
nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est<br />
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du<br />
mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison<br />
humaine.»</p>
<p>La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du<br />
christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il<br />
nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté<br />
égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la<br />
paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le<br />
sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas<br />
là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été<br />
aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes<br />
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,<br />
renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent<br />
au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus<br />
affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans<br />
l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses<br />
grossières de cette terre, dans la croyance vivante en<br />
l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités<br />
futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les<br />
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes<br />
comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge<br />
et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme<br />
cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que<br />
Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,<br />
et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous<br />
pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité<br />
substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme<br />
volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».</p>
<p>«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais<br />
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et<br />
l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand<br />
mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes<br />
féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva<br />
oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur<br />
digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans<br />
métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus<br />
dangereux.»</p>
<p>«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands<br />
esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la<br />
métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,<br />
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.<br />
Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,<br />
où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier<br />
et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les<br />
matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de<br />
Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du<br />
juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la<br />
nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de<br />
la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des<br />
Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les<br />
baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice<br />
social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer<br />
le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en<br />
maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et<br />
qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie<br />
philosophie qui puisse sauver le monde.»</p>
<p>--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais<br />
comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je<br />
n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments<br />
en traduction.</p>
<p>--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est<br />
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les<br />
problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux<br />
justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon<br />
et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme<br />
brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau<br />
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on<br />
croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du<br />
maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En<br />
véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il<br />
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine<br />
grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il<br />
vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose<br />
étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le<br />
monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.<br />
Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de<br />
l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,<br />
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,<br />
s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté<br />
se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on<br />
s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une<br />
religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait<br />
suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse<br />
à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant<br />
avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle<br />
erreur! s'écrièrent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher<br />
et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à<br />
ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes<br />
chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient<br />
toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres<br />
maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon<br />
adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien<br />
et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le<br />
pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A<br />
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme<br />
dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à<br />
l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces<br />
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans<br />
le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et<br />
hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît<br />
avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une<br />
mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la<br />
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_<br />
d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui<br />
aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose<br />
leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique<br />
allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière<br />
indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son<br />
allemand et son français.</p>
<p>«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au<br />
Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de<br />
l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet<br />
de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien<br />
n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il<br />
annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens<br />
d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne<br />
l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,<br />
ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!<br />
s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit<br />
revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.<br />
Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir<br />
autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais<br />
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais<br />
l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement<br />
n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit<br />
enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de<br />
l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant<br />
trente ans. La première édition de son chef-d'oeuvre passa chez<br />
l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de<br />
réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.</p>
<p>Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli<br />
de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de<br />
nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit<br />
omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise<br />
et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer<br />
et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de<br />
grâce dont parle l'Église, dans la sainteté. C'est là la<br />
délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On<br />
y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du<br />
monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se<br />
sperni_[4].</p>
<p>[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à<br />
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes<br />
formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá<br />
Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;<br />
Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,<br />
l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm<br />
Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;<br />
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à<br />
Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans<br />
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.<br />
Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de<br />
Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse<br />
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile<br />
de Laveleye, de Liège.]</p>
<p>Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des<br />
princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est<br />
énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à<br />
orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,<br />
il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi<br />
grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le<br />
précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa<br />
longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement<br />
étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats<br />
en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y<br />
étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre<br />
découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous<br />
d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été<br />
décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des<br />
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou<br />
avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements<br />
achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée<br />
triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu<br />
dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les<br />
étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et<br />
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en<br />
vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La<br />
soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans<br />
une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la<br />
clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en<br />
glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des<br />
guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs<br />
reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et<br />
or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.</p>
<p>L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les<br />
immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec<br />
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un<br />
type complet de l'époque.</p>
<p>Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la<br />
suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle<br />
n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des<br />
changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la<br />
Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier<br />
peuvent trouver ici!</p>
<p>Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains<br />
d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs<br />
qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur<br />
d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes<br />
ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.<br />
Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui<br />
peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme<br />
celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui<br />
n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,<br />
faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le<br />
nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant<br />
Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer<br />
rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la<br />
pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?<br />
Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui<br />
jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de<br />
mal aujourd'hui.</p>
<p>Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de<br />
Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les<br />
élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont<br />
qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de<br />
fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein<br />
relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de<br />
dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion<br />
de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des<br />
types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des<br />
magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses<br />
monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était<br />
couché?</p>
<p>De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois<br />
passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne<br />
marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent<br />
exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus<br />
par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon,<br />
de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant,<br />
parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le<br />
tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection.<br />
Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!<br />
Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les<br />
Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des<br />
buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet<br />
à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on<br />
s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui<br />
est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,<br />
le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités<br />
essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer<br />
de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats<br />
que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service<br />
militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des<br />
républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit<br />
se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on<br />
marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie<br />
est intolérable.</p>
<p>Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes<br />
de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en<br />
va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!<br />
ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un<br />
jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés<br />
aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne<br />
dévorent plus ceux qu'ils tuent.</p>
<p>Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et<br />
recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.<br />
J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il<br />
ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions<br />
seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais<br />
il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que<br />
j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont<br />
d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement,<br />
et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait<br />
éloigner plus d'un conflit.</p>
<p>[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine<br />
Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent<br />
d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais<br />
ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec<br />
un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent<br />
une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,<br />
Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais<br />
l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout<br />
paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols<br />
aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait<br />
conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec<br />
cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.<br />
Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple<br />
veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3<br />
novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde<br />
entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le<br />
peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille<br />
serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]</p>
<p>Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus<br />
doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir<br />
inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la<br />
citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je<br />
traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et<br />
les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une<br />
guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:<br />
_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y<br />
est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui<br />
ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi<br />
de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus<br />
efficace que de les mettre à l'amende.</p>
<p>Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison<br />
pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et<br />
cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers<br />
avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges<br />
rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît<br />
cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux<br />
en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur<br />
enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées<br />
de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,<br />
l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre<br />
établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables<br />
maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent<br />
partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y<br />
accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de<br />
l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la<br />
main-d'oeuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère<br />
diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.</p>
<p>Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux<br />
bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait<br />
récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,<br />
je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre<br />
pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et<br />
isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la<br />
physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les<br />
universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de<br />
chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié<br />
pour sa branche d'enseignement.</p>
<p>Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute<br />
l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie<br />
industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du<br />
professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la<br />
province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de<br />
pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute<br />
la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec<br />
raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire<br />
doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les<br />
auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses<br />
exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.<br />
L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.<br />
Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait<br />
excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs<br />
installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles<br />
entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot<br />
de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science<br />
appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de<br />
la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?<br />
Encouragez les savants.</p>
<p>Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je<br />
ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la<br />
chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute<br />
hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,<br />
transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber<br />
le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les<br />
ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la<br />
cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire<br />
Bædeker.</p>
<p>Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument<br />
moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne<br />
romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a<br />
de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de<br />
statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la<br />
seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième<br />
les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de<br />
l'Observatoire. Les appareils sont énormes--un mètre et demi au<br />
moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai<br />
trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne<br />
et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de<br />
l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche<br />
partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est<br />
minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois<br />
mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en<br />
l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour<br />
tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par<br />
une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très<br />
utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.</p>
<p>Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de<br />
Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la<br />
ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.<br />
C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin<br />
ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf<br />
de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte<br />
cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le<br />
magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000<br />
florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à<br />
Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat<br />
en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les<br />
frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche<br />
inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se<br />
moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce<br />
petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la<br />
couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui<br />
de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits<br />
riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui<br />
gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu'aux<br />
citoyens.</p>
<p>Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,<br />
me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui<br />
m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très<br />
blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque<br />
celui qu'on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du<br />
haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si<br />
connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre,<br />
comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas<br />
d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,<br />
remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent<br />
sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent<br />
leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air<br />
rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le<br />
paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle<br />
matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!<br />
qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,<br />
où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de<br />
fer ne passe point.</p>
<p>De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le<br />
Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois<br />
cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur<br />
apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,<br />
qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le<br />
bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer,<br />
jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le<br />
Rhin dispose, à meilleur marché que partout ailleurs, de cette force<br />
illimitée empruntée au soleil et conservée dans les entrailles de la<br />
terre: le charbon, ce pain indispensable de l'industrie moderne. Enfin,<br />
le Rhin a été un centre de civilisation depuis la conquête romaine et<br />
dès les premiers temps du moyen âge, tandis que, hier encore, la partie<br />
du Danube la plus importante pour le trafic était aux mains des Turcs.</p>
<p>J'achète à la gare d'Amstetter la _Neue freie Presse_ de Vienne, qui<br />
est, à mon avis, avec le _Pester Lloyd_, le journal en langue allemande<br />
le mieux composé et le plus agréable à lire. La _Kölnische Zeitung_ est<br />
parfaitement informée, et l'_Allgemeine Zeitung_ est toute une<br />
encyclopédie; mais c'est un effroyable pêle-mêle, sans ordre, où, par<br />
exemple, des paragraphes, _Frankreich_ ou _Paris_, reviennent trois ou<br />
quatre fois, disséminés au hasard dans le corps d'une immense feuille<br />
compacte. J'aime autant lire trois fois le _Times_ qu'une fois la<br />
_Kölnische_, malgré tout le respect qu'elle m'inspire.</p>
<p>J'ai à peine ouvert la _Freie Presse_ que me voilà plongé dans la lutte<br />
des nationalités, comme je l'avais été seize ans auparavant. Seulement,<br />
elle ne sévit plus entre Magyars et Allemands. Le compromis dualiste de<br />
Deak a créé un _modus vivendi_ qui continue à s'imposer. C'est entre<br />
Tchèques et Allemands, d'un côté, entre Magyars et Croates, de l'autre,<br />
que les hostilités sont ouvertes en ce moment. Le ministère Taaffe a<br />
décidé la dissolution de la Diète de la Bohême. De nouvelles élections<br />
vont avoir lieu. Les nationaux tchèques et les féodaux agissent de<br />
concert; les Allemands seront écrasés. Il leur restera à peine le tiers<br />
des voix au sein de la Diète. La _Freie Presse_ en gémit profondément.<br />
Elle prévoit les plus grands désastres: sinon la fin du monde, tout au<br />
moins la dislocation de la monarchie. Cela lui vaut trois ou quatre<br />
saisies par mois, quoiqu'elle soit l'organe de la bourgeoisie<br />
autrichienne. Elle est libérale, mais très modérée, couleur des _Débats_<br />
et du _Temps_. Ces saisies aboutissent presque toujours à des jugements<br />
de non-lieu... après deux ou trois mois. On restitue alors les numéros à<br />
l'éditeur, qui n'a plus qu'à les jeter dans la cuve. Ces<br />
confiscations--en réalité, c'est cela,--opérées par mesure<br />
administrative et sans droit, puisqu'il y a acquittement, rappellent les<br />
mauvais temps de l'empire français. Appliquées à un journal qui défend<br />
les intérêts autrichiens, elles me stupéfient. Je me dis que mon ami<br />
Eugène Pelletan ne réclamerait plus, pour la France, «la liberté comme<br />
en Autriche»; mot fameux en son temps, qui lui valut trois mois de<br />
prison. C'est l'influence tchèque qui obtient, dit-on, ces saisies;<br />
preuve évidente de la violence des conflits de race. Les Viennois avec<br />
qui je voyage m'affirment cependant qu'ils sont moins âpres qu'il y a<br />
quinze ans. Alors, leur dis-je, j'ai parcouru tout l'empire sans<br />
rencontrer un Autrichien. Je suis, me répondait-on, Magyar, Croate,<br />
Valaque, Saxon, Tchèque, Tyrolien, Polonais, Ruthène, Dalmate;<br />
Autrichien, jamais! La patrie commune était ignorée, niée. La race était<br />
tout. Aujourd'hui, reprennent mes interlocuteurs, il n'en est plus de<br />
même. Vous trouverez d'excellents Autrichiens. En ce moment, ce sont<br />
encore les Magyars. Demain, ce seront les Tchèques.</p>
<p>Le lecteur voudra bien me permettre ici une digression sur cette<br />
question des nationalités. Je la rencontrerai partout; elle me<br />
pénétrera; je vivrai en elle. C'est la principale préoccupation des pays<br />
que je visiterai, des hommes avec qui je m'entretiendrai. En réalité,<br />
c'est le «facteur» qui décidera de l'avenir des populations du Danube et<br />
de la péninsule balcanique. Les Français ne peuvent pas bien comprendre<br />
toute la puissance du sentiment ethnique. Ils ont dépassé ce «moment».<br />
La France est pour eux la Patrie, et la Patrie est une divinité pour<br />
laquelle ils vivent et meurent, s'il le faut. Ce culte de la Patrie est<br />
une religion qui survit même en ceux qui n'en ont plus d'autre. La<br />
France, dans son unité, transfigurée, anthropomorphisée d'abord, puis<br />
apothéosée, s'est tellement emparée des âmes, qu'elle a refoulé et<br />
presque effacé le sentiment de la race, même chez le Provençal, à moitié<br />
Italien, chez le Breton bretonnant, complètement Celte, chez le Flamand<br />
du Nord, qui parle le néerlandais, et, chose plus étonnante, chez<br />
l'Alsacien, un Allemand et appartenant ainsi par ses origines à la<br />
grande race germanique. M. Thiers, qui comprenait tout, n'a jamais bien<br />
saisi la force de ces aspirations des races, qui refont, sous nos yeux,<br />
la carte de l'Europe sur la base des nationalités. Ces deux grands<br />
«réalistes», Cavour et Bismarck, s'en sont rendu compte et ils en ont<br />
tiré ce que l'on sait.</p>
<p>Un soir que Jules Simon m'avait conduit chez M. Thiers, rue<br />
Saint-Honoré, celui-ci me demanda ce qu'était, en Belgique, le mouvement<br />
flamand. Je m'efforçai de le lui expliquer. Il trouva cela puéril et<br />
arriéré. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison, car<br />
l'union véritable est celle des esprits, non celle du sang. Ici<br />
s'applique le mot admirable du Christ: «Ceux-là sont mes frères et mes<br />
soeurs qui font la volonté de mon père». Les nationalités d'élection,<br />
qui, sans tenir compte de la diversité des langues et des races,<br />
reposent, comme en Suisse, sur l'identité des souvenirs historiques, de<br />
la civilisation et des libertés, sont d'un ordre supérieur. Elles sont<br />
l'image et le précurseur de la fusion finale, qui fera de tous les<br />
peuples une famille ou plutôt une fédération. Mais M. Thiers, idéaliste<br />
comme un vrai fils de la Révolution française, avait tort de méconnaître<br />
les faits actuels et les nécessités transitoires.</p>
<p>Le réveil des nationalités est la conséquence inévitable du<br />
développement de la démocratie, de la presse et de la culture<br />
littéraire. Un autocrate peut gouverner vingt peuples divers, sans<br />
s'inquiéter ni de leur langue, ni de leur race. Mais avec le règne des<br />
assemblées, tout change. La parole gouverne. Quelle langue parlera-t-on?<br />
Celle du peuple nécessairement. Voulez-vous instruire le peuple, vous ne<br />
pouvez le faire qu'en sa langue. Le jugez-vous, ce ne peut être en un<br />
idiome étranger. Vous prétendez le représenter et vous demandez son<br />
vote; il faut au moins qu'il vous comprenne. Et ainsi, peu à peu,<br />
parlement, tribunaux, écoles, enseignement à tous les degrés, sont<br />
acquis à la langue nationale. En Finlande, par exemple, la lutte est<br />
entre les Suédois, qui forment la classe aisée habitant les villes de la<br />
côte, et les Finnois, qui constituent la classe rurale. Visitant le pays<br />
avec le fils de l'éminent linguiste Castrèn, qui est mort en allant<br />
chercher jusqu'au fond de l'Asie les origines de la langue finnoise, je<br />
trouvai que celle-ci dominait même dans les faubourgs des grandes<br />
villes, comme Abo et Helsingfors. Les inscriptions officielles y sont<br />
bilingues. L'enseignement primaire se donne presque partout en finnois.<br />
A côté des gymnases suédois, il y en a de finnois. A l'université même,<br />
certains cours se font en finnois. Il y a jusqu'à un théâtre national où<br />
j'ai entendu chanter _Martha_ en finnois. En Galicie, le polonais a<br />
complètement remplacé l'allemand. Mais les Ruthènes réclament à leur<br />
tour pour leur idiome. En Bohême, le tchèque triomphe définitivement et<br />
menace d'expulser l'allemand. A l'ouverture de la Diète, le gouverneur<br />
prononce un discours en tchèque et un autre en allemand. A Prague, à<br />
côté de l'université allemande, on a créé récemment une université<br />
tchèque. Les féodaux et le clergé favorisent ici le mouvement national.<br />
L'archevêque de Prague, le prince de Schwarzenberg, quoiqu'Allemand de<br />
race, ne nomme plus que des prêtres tchèques, même dans le nord de la<br />
Bohême, où l'allemand domine.</p>
<p>Certes, ce sont là des causes de divisions et de difficultés qui<br />
deviennent presque insurmontables dans les régions où deux races sont<br />
entremêlées. Parler l'idiome d'un petit groupe est un désavantage, car<br />
c'est une cause d'isolement. Mieux vaudrait, sans doute, qu'il n'y eût<br />
en Europe que trois ou quatre langues, ou plutôt encore, une seule. Mais<br />
en attendant que se réalise ce comble de l'unité, tout peuple affranchi<br />
et appelé à se gouverner revendiquera les droits de sa langue et tâchera<br />
de s'unir à ceux qui la parlent en même temps que lui, à moins qu'il<br />
n'ait trouvé pleine satisfaction dans une nationalité d'élection, de<br />
convenance et de tradition. Ce sont ces revendications en faveur de<br />
l'emploi de la langue nationale et les aspirations vers la formation<br />
d'États basés sur les groupes ethniques qui agitent en ce moment<br />
l'Autriche et la péninsule des Balkans.</p></blockquote>
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DES NATIONALITÉS OPPRIMÉES W. E. GLADSTONE</p>
]]></content:encoded>
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<title><![CDATA[La Péninsule des Balkans-Chapitre I (Laveleye)]]></title>
<link>http://objecteurdeconscience.wordpress.com/2007/07/30/la-peninsule-des-balkans-chapitre-i-laveleye/</link>
<pubDate>Mon, 30 Jul 2007 11:39:48 +0000</pubDate>
<dc:creator>Simon Aubert</dc:creator>
<guid>http://objecteurdeconscience.wordpress.com/2007/07/30/la-peninsule-des-balkans-chapitre-i-laveleye/</guid>
<description><![CDATA[CHAPITRE PREMIER
WURZBOURG SCHOPENHAUER&#8211;LUDWIG NOIRÉ
Je publie ces notes de voyage telles qu]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>CHAPITRE PREMIER</p></blockquote>
<blockquote><p>WURZBOURG SCHOPENHAUER--LUDWIG NOIRÉ</p>
<p>Je publie ces notes de voyage telles qu'elles ont été écrites, au jour<br />
le jour. Pour en faire pardonner la forme très familière, j'invoquerai<br />
deux précédents: les _Notes sur l'Angleterre_, de Taine, qui sont un<br />
chef-d'oeuvre, et les _Mémoires d'un touriste_, de Beyle, qui peignent,<br />
d'une façon si vraie et si amusante, la vie de province en France, après<br />
1830. Je n'aurai certes ni la profondeur du premier, ni l'esprit du<br />
second; mais je m'efforcerai comme eux de rendre exactement ce que j'ai<br />
vu et entendu, sans reculer devant les détails précis qui, parfois, font<br />
mieux comprendre une situation que des appréciations générales.</p>
<p>Je pars pour visiter de nouveau les Jougo-Slaves du Danube et de la<br />
péninsule des Balkans. Je voudrais constater les changements que les<!--more--><br />
quinze dernières années ont apportés à ce régime patriarcal de<br />
possession collective de la Zadruga et des communautés de famille<br />
(_Hauscommunionen_), qui m'avaient inspiré un enthousiasme archaïque et<br />
poétique, que MM. Leroy-Beaulieu et Maurice Block m'ont sévèrement<br />
reproché, mais qu'a partagé Stuart Mill et qu'a compris sir Henry Maine.<br />
Je verrai d'abord les Zadrugas de la Slavonie, aux environs de Djakovo,<br />
sous la conduite de l'évêque Strossmayer; puis je compte poursuivre mon<br />
enquête en Bosnie, en Serbie et en Bulgarie. Je tâcherai en même temps<br />
de me rendre compte de la situation politique et économique de ces pays,<br />
dont j'ai déjà parlé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis<br />
Sadowa_.</p>
<p>Le moment est opportun, et il faut le saisir sans tarder; car toutes ces<br />
populations se transforment rapidement. Sous l'influence des chemins de<br />
fer, de leurs constitutions nouvelles et des rapports plus intimes avec<br />
l'Europe occidentale, elles ne tarderont pas à abandonner leurs coutumes<br />
locales et leurs institutions primitives, pour adopter la législation et<br />
la manière de vivre que nous appelons la civilisation moderne. Elles<br />
renonceront à leurs costumes pittoresques et à leurs usages séculaires,<br />
pour s'habiller, penser, parlementariser, se quereller et se moraliser à<br />
la façon de Paris ou de Londres. Depuis mon voyage de 1867, tout est<br />
déjà bien changé, me dit-on.</p>
<p>Pour aller à Vienne, je descends le Rhin. Le _Vater Rhein_ est aussi<br />
devenu méconnaissable: _quantum mutatus ab illo_; comme il est différent<br />
de ce que je l'ai vu, quand j'ai parcouru ses bords, la première fois, à<br />
pied et suivant pas à pas les étapes de Victor Hugo, dont le _Rhin_<br />
venait de paraître. Il ne reste presque plus rien de ces grands aspects<br />
de la nature qu'offrait le vieux fleuve, s'ouvrant de force un passage à<br />
travers la barrière des roches tourmentées et des soulèvements<br />
volcaniques. Le vigneron a établi ses cultures dans les moindres<br />
anfructuosités des schistes abrupts. Pour escalader les déclivités trop<br />
à pic, il a construit des terrasses en pierres sèches. Partout ces<br />
escaliers géants montent jusqu'au sommet des pics et des ravins, et<br />
ainsi les rangées uniformes des vignes prennent d'assaut Le burg bâti<br />
sur un monceau de laves.</p>
<p>Le _Maus_ et le _Katz_, le _Chat_ et la _Souris_, ces sombres repaires<br />
des burgraves, maintenant enguirlandés de pampres verts, ont perdu leur<br />
aspect farouche. La Loreley fait «du petit vin blanc», et si la Sirène<br />
enivre encore les matelots, ce n'est plus avec les chants de sa harpe,<br />
mais avec le jus de la treille. Hugo ne composerait plus ici ses<br />
_Burgraves_ et Heine n'y écrirait plus son _Lied_.</p>
<p>Ich weiss nicht, was soll es bedeulen,<br />
Dass ich so traurig bin;<br />
Ein Mârchen aus alten Zeiten,<br />
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.</p>
<p>En dessous des rochers transformés en vignobles, l'ingénieur des ponts<br />
et chaussées a emprisonné les eaux du fleuve dans une digue continue de<br />
blocs basaltiques, dont les prismes exactement ajustés forment un mur<br />
noir avec des joints blancs; noir et blanc! le dieu à la barbe limoneuse<br />
porte les couleurs prussiennes! Aux endroits larges de la rivière, des<br />
épis s'avancent dans son lit pour approfondir la passe et pour<br />
conquérir des prairies, grâce au travail naturel et lent du colmatage.<br />
Le flot arrive ainsi dix heures plus tôt de Mannheim à Cologne, et les<br />
dangers de la navigation, célèbres dans les légendes, ont disparu. Sur<br />
l'_embankment_ noir, d'énormes chiffres blancs indiquent, paraît-il, à<br />
quelle distance du bord se trouve la passe navigable. Des deux côtés, un<br />
chemin de fer et, sur le fleuve, un mouvement continuel de bateaux à<br />
vapeur de toute grandeur, de toute forme et à tout usage: steamers à<br />
trois ponts pour touristes, comme aux États-Unis; petits bateaux de<br />
plaisance, barges en fer venant de Rotterdam, remorqueurs à aubes et à<br />
hélice, toueurs sur chaîne flottante, dragueurs, etc.; une traînée<br />
continue de fumée noire, vomie par les centaines de cheminées des<br />
navires et des locomotives, assombrit le paysage. Les routes qui suivent<br />
les rives sont si admirablement entretenues, qu'on n'y voit pas trace<br />
d'ornière, et elles sont bordées d'arbres fruitiers et de prismes de<br />
basalte mi-partie noir et blanc; toujours les couleurs prussiennes; mais<br />
le but est de montrer aux voitures la route à suivre pendant les nuits<br />
obscures. Quand un chemin s'en détache à droite ou à gauche, les arbres<br />
des deux côtés de l'entrée sont aussi peints en blanc, afin qu'on évite<br />
d'accrocher. Nulle part, je n'ai vu un grand fleuve aussi parfaitement<br />
endigué, dompté, domestiqué, utilisé, plié à tous les services que<br />
réclame l'homme. Le libre Rhin d'Arminius et des burgraves est mieux<br />
discipliné et «astiqué» qu'un grenadier du Brandebourg. L'économiste et<br />
l'ingénieur admirent, mais le peintre et le poète gémissent. Buffon,<br />
dans un morceau que reproduisent tous les cours de littérature, entonne<br />
un hosanna en l'honneur de la nature cultivée, et n'a pas de mots assez<br />
forts pour exprimer l'horreur que lui inspire la nature sauvage,<br />
«brute», comme il l'appelle. Aujourd'hui, nous éprouvons un sentiment<br />
tout opposé. Nous cherchons au sommet des monts presque inaccessibles,<br />
dans la région des neiges éternelles et au centre des continents<br />
inexplorés, des lieux que n'a pas transformés la main de l'homme et où<br />
nous pouvons contempler la nature dans sa virginité inviolée. La<br />
civilisation nous étouffe. Nous en sommes excédés. Les livres, les<br />
revues, les journaux, les lettres à écrire et à lire, les courses en<br />
chemin de fer, la poste, le télégraphe et le téléphone dévorent les<br />
heures et hachent la vie: plus de solitude pour la réflexion féconde. En<br />
trouverai-je au moins parmi les pins des Karpathes ou sous les vieux<br />
chênes des Balkans? L'industrie est en train de gâter et de salir notre<br />
planète. Les produits chimiques empoisonnent les eaux; les scories des<br />
usines couvrent les campagnes; les carrières éventrent les flancs<br />
pittoresques des vallées; la fumée de la houille ternit la verdure des<br />
feuillages et l'azur du ciel; les déjections des grandes cités font, des<br />
rivières, des égouts d'où s'échappent les microbes du typhus. L'utile<br />
détruit le beau. Et il en est de même partout, parfois jusqu'à faire<br />
pleurer. Ne vient-on pas d'établir une fabrique de locomotives sur la<br />
ravissante île de Sainte-Hélène, près des jardins publics de Venise, et<br />
de convertir les ruines d'une église du Ve siècle en cubilots et en<br />
cheminées, dont l'opaque fumée, produite par l'infect charbon<br />
bitumineux, maculera bientôt de traînées de suie gluante et noire les<br />
marbres roses du palais des doges et les mosaïques de Saint-Marc, comme<br />
on le voit à Londres sur les façades de Saint-Paul, toutes zébrées de<br />
coulées poisseuses?</p>
<p>Il est vrai que le produit de cette activité industrielle se condense en<br />
revenus, qui enrichissent de nombreuses familles et qui accroissent les<br />
rangs de la bourgeoisie vivant du capital. Ici, aux bords du Rhin, il se<br />
cristallise en villas et en châteaux, dont les profils pseudo-grecs ou<br />
gothiques se dessinent parmi les massifs d'arbres exotiques, dans les<br />
situations les plus recherchées, aux environs de Bonn, de Godesberg, de<br />
Saint-Goar, de Bingen. Voici un gigantesque castel féodal, auprès duquel<br />
Stolzenfels, le séjour favori de l'impératrice Augusta, n'est qu'un<br />
pavillon de chasse. Ce colossal assemblage de tours, de galeries, de<br />
toits et de terrasses superposées aura coûté plus d'un million. Est-il<br />
sorti de la houille de la Roer ou de l'acier Bessemer? Il est planté<br />
juste au-dessous de l'héroïque ruine du Drachenfels. Le Dragon,<br />
_Drache_, qui garde, dans l'antre du Nifelheim, le trésor des<br />
Nibelungen, ne se vengera-t-il pas de l'impertinent défi que lui jette<br />
la plutocratie moderne?</p>
<p>Ce que je vois en remontant le Rhin me fait réfléchir sur ce qui<br />
caractérise particulièrement l'administration prussienne. Les travaux<br />
qui ont eu pour résultat de «domestiquer» si merveilleusement le fleuve<br />
et d'en faire le type parfait de ce que Pascal appelle «un chemin qui<br />
marche», ont duré trente ou quarante ans, et ils ont été poursuivis<br />
systématiquement, continuellement, scientifiquement. Dans ses travaux<br />
publics, comme dans ses préparatifs militaires, la Prusse a su réunir<br />
deux qualités qui souvent s'excluent: l'esprit de suite et l'avidité, la<br />
passion des perfectionnements, poursuivis jusque dans les moindres<br />
détails. Ordinairement, l'esprit de suite, la tradition conduisent à la<br />
routine, laquelle rejette les innovations.</p>
<p>Avoir toujours en vue le même but, mais choisir et appliquer sans retard<br />
les moyens les meilleurs pour l'atteindre, cela donne une grande force<br />
et augmente beaucoup les chances de succès. J'ai déjà montré, ailleurs,<br />
en parlant du régime parlementaire, que le manque d'esprit de suite est<br />
une cause de faiblesse pour les démocraties. Il faut pourvoir à cette<br />
lacune là où elle se fait sentir, sous peine d'infériorité.</p>
<p>Voici encore quelques menus faits qui montrent que les Prussiens sont en<br />
même temps aussi amoureux des nouveautés utiles et des perfectionnements<br />
pratiques que les Américains. Sur le Rhin, aux passages d'eau, les<br />
anciens bacs sont remplacés par des mouches à vapeur qui constamment<br />
font le va-et-vient. Je remarque l'emploi, au chemin de fer, de<br />
brouettes en acier, plus légères et plus solides que celles qu'on voit<br />
autre part. Le système de chauffage est incomparablement mieux entendu<br />
qu'ailleurs: on chauffe les voitures du dehors, par des tuyaux qui<br />
circulent sous les bancs, et le voyageur règle la température en<br />
promenant une aiguille, sur un disque, du _Kalt_ (froid) au _Warm_<br />
(chaud).--Au haut de la tour de l'hôtel de ville de Berlin, se trouvent<br />
rangées, par ordre, les hampes des drapeaux dont on la pavoise, les<br />
jours de fêtes. Tout autour de la dernière galerie, des anneaux de fer<br />
sont fixés extérieurement pour y planter ces hampes; chacune de<br />
celles-ci porte un numéro correspondant au numéro de l'anneau destiné à<br />
la recevoir. La rapidité et la régularité du service se trouvent ainsi<br />
assurées. L'ordre et la prévoyance mènent sûrement au but et ce sont des<br />
qualités que l'étude fait acquérir.</p>
<p>Je comptais aller voir, à Stuttgart, Albert Schäffle, ancien ministre<br />
des finances en Autriche, aujourd'hui adonné tout entier aux études<br />
sociales. Il a écrit des livres très connus, tels que _Capitalismus und<br />
Socialismus: Bau und Leben des socialen Körpers_ (Construction et vie du<br />
corps social), qui le font ranger dans l'extrême gauche du socialisme de<br />
la chaire. Malheureusement, il est aux bains dans les montagnes de la<br />
Forêt Noire. Je m'en dédommage en m'arrêtant à Wurzbourg, pour<br />
rencontrer Ludwig Noiré. C'est un philosophe et un philologue qui a<br />
daigné s'occuper d'économie politique. La vue de l'impasse socialiste où<br />
la route de la démocratie conduit les sociétés modernes, amène beaucoup<br />
de philosophes à s'occuper de nos grossiers problèmes de la pâture à<br />
donner à la bête. Ainsi, en France, Jules Simon, Paul Janet, Taine,<br />
Renouvier; en Angleterre, Herbert Spencer, William Graham et jusqu'à<br />
l'esthéticien du Préraphaélisme, Ruskin.</p>
<p>J'estime qu'il faut rattacher l'économie politique à la philosophie, à<br />
la religion, à la morale surtout; mais comme je ne puis m'élever par<br />
moi-même dans ces hautes sphères de la pensée, je suis très heureux<br />
quand un philosophe veut bien m'avancer un bout de corde, pour me<br />
hisser un peu au-dessus de notre terre-à-terre habituel. Ludwig Noiré a<br />
publié un volume qui fait admirablement mon affaire, et dont j'espère<br />
pouvoir parler plus longuement bientôt. Il est intitulé _Das Werkzeug_<br />
(l'Outil). Il montre la profondeur de ce mot de Franklin: _Man is a<br />
tool-making animal_ «L'homme est un animal fabriquant des outils.» Noiré<br />
rattache l'origine de l'outil aux origines de la raison et du langage.</p>
<p>Au début, si haut que l'on remonte, l'homme a dû agir sur la matière<br />
pour en tirer de quoi se nourrir. Cette action sur la nature, dans le<br />
but de satisfaire le besoin, c'est le travail. Les hommes vivant en<br />
famille et même en tribu, le travail s'est fait en commun. Celui qui<br />
accomplit un effort musculaire émet spontanément certains sons en<br />
rapport avec la nature de l'effort. Ces sons, répétés et entendus par<br />
tout le groupe, ont dû représenter l'acte dont ils étaient<br />
l'accompagnement spontané. Et ainsi le langage est né de l'activité en<br />
vue du besoin, et le verbe, représentant l'action, a précédé tous les<br />
autres mots parce qu'il caractérisait l'effet qui durait et donnait lieu<br />
à l'intuition commune.</p>
<p>L'effort pour se procurer l'utile développe le raisonnement et bientôt<br />
nécessite l'emploi de l'outil. Partout où l'on trouve trace de l'homme<br />
préhistorique l'outil de silex se rencontre. Ainsi la raison, le<br />
langage, le travail, l'outil, toutes ces manifestations de<br />
l'intelligence capable de progrès ont apparu et se sont développées en<br />
même temps. Noiré a exposé ceci dans un autre livre, _Ursprung der<br />
Sprache_ (Origine du langage). Quand il a paru, Max Müller, dans la<br />
_Contemporary Review_, a déclaré que cette théorie, quoique trop<br />
exclusive, à son avis, était cependant très supérieure à celle de<br />
l'onomatopée et de l'interjection et qu'elle était, somme toute, la<br />
meilleure et la plus probable. Depuis lors, il semble l'avoir adoptée<br />
complètement dans son livre: _Origine et développement de la religion_.<br />
Je ne puis que m'incliner devant cette appréciation.</p>
<p>Noiré est un Kantien convaincu et un enthousiaste de Schopenhauer. Il<br />
veut former un comité pour élever une statue en l'honneur de l'Héraclite<br />
moderne. Il compte sur Renan, sur Max Müller, sur le fameux romaniste<br />
Ihering, sur Hillebrand, sur Brahms, et il désire que je donne aussi mon<br />
nom. «Il faut, dit-il, un comité international, car si l'écrivain est<br />
allemand, le philosophe appartient au monde entier.»</p>
<p>Je suis très flatté de la proposition; mais j'y fais deux objections.<br />
D'abord, un humble économiste n'a pas le droit de s'inscrire en si docte<br />
compagnie. En second lieu, disciple d'Huet, je suis un platonicien<br />
endurci, et je crains que Schopenhauer ne soit pas assez spiritualiste à<br />
la façon de l'école cartésienne. Je suis persuadé qu'il faut, comme base<br />
aux sciences sociales, ces deux notions aujourd'hui très démodées,<br />
paraît-il: l'idée de Dieu et celle de l'immortalité de l'âme. Celui qui<br />
ne voit en tout que la matière ne peut s'élever à la notion de «ce qui<br />
doit être», c'est-à-dire à un idéal de droit et de justice. Cet idéal ne<br />
se conçoit que dans le plan d'un ordre divin, qui s'impose moralement à<br />
l'homme. La science positive, telle qu'on la veut maintenant, «a pour<br />
objet, dit-on, non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle se borne à<br />
chercher la formule du fait. Si elle parle de ce qui doit être, c'est<br />
dans le sens de pure futuration. Elle est étrangère à toute idée<br />
d'obligation ou de prescription impérative.» (_Revue philosophique_,<br />
octobre 1882.) Ceci est la mort du devoir. Je suis assez platement<br />
utilitaire pour croire que l'espoir de la vie future est indispensable<br />
comme mobile du bien à accomplir. Le matérialisme prépare<br />
l'affaiblissement du sens moral et, par conséquent, la décadence.</p>
<p>--«Oui, me répond Noiré, voilà le problème. Comment, à côté de l'absolue<br />
nécessitation de la nature ou de l'omnipotence divine, y a-t-il place<br />
pour la personnalité et pour la liberté humaine? C'est ce que personne,<br />
ni chrétien, ni naturaliste, n'a pu nous dire. De là sont venus, d'une<br />
part, la prédestination des calvinistes et le _de servo arbibrio_ de<br />
Luther; de l'autre, le déterminisme et le matérialisme. Le premier<br />
mortel qui ait abordé cette question sans frayeur et qui y a trouvé une<br />
réponse satisfaisante, c'est Kant. Il a plongé dans l'abîme, et il en<br />
est sorti vainqueur des monstres des ténèbres, portant à la main la<br />
coupe d'or, où désormais l'humanité peut boire le divin breuvage, la<br />
vérité. Comme rien ne nous intéresse plus que la solution de ce<br />
problème, jamais notre reconnaissance n'égalera le service rendu par ce<br />
prodigieux effort de l'esprit humain. Kant nous a fourni la seule arme<br />
avec laquelle on peut combattre le matérialisme; il est temps de nous en<br />
servir, car cette détestable doctrine mine partout les fondements de la<br />
société humaine. Ce qui me fait révérer le nom de Schopenhauer, c'est<br />
qu'il a donné à la vérité révélée par Kant une expression plus vivante,<br />
plus pénétrante.»</p>
<p>«En France et en Belgique, vous ne connaissez pas bien Schopenhauer.<br />
Foucher de Careil en a parlé il y a longtemps déjà; Caro a écrit à son<br />
sujet des pages éloquentes; on a traduit ses oeuvres; mais nul n'a<br />
vraiment pénétré au fond de sa pensée, parce que, pour comprendre un<br />
philosophe, il faut l'aimer, et l'aimer passionnément, jusqu'à la folie.<br />
«La folie de la croix», mot admirable!»</p>
<p>Pour Schopenhauer, tout sort de la volonté: «Qui dit volonté dit<br />
personnalité et liberté: nous voilà aux antipodes du déterminisme<br />
naturaliste. L'intelligence nous donne le phénomène, non la chose:<br />
_Spiritus in nobis qui viget, ille facit_. Ce qui se meut en nous et<br />
nous est le mieux, le plus intimement connu, c'est la volonté; c'est<br />
notre vraie essence; elle nous donne la clef de la «chose en soi», du<br />
mystère du monde, dont on interdisait à jamais l'accès à la raison<br />
humaine.»</p>
<p>La morale de Schopenhauer est exactement la même que celle du<br />
christianisme; morale d'abnégation, de résignation, d'ascétisme. Il<br />
nomme pitié ce que les chrétiens appellent charité. Combattre la volonté<br />
égoïste, fermer les yeux aux illusions du monde extérieur, chercher la<br />
paix de l'âme, en sacrifiant toutes poursuites qui nous plongent dans le<br />
sensible, dans le variable, voilà ce qu'il recommande, et n'est-ce pas<br />
là aussi le précepte évangélique? Faut-il le rejeter parce qu'il a été<br />
aussi prêché par Bouddha? «Les preuves «empiriques» de la vérité de mes<br />
doctrines, disait Schopenhauer, ce sont ces âmes chrétiennes, qui,<br />
renonçant à la richesse et embrassant la pauvreté volontaire, se vouent<br />
au service des indigents, des délaissés, au soin des blessures les plus<br />
affreuses et des maladies les plus répugnantes. Leur bonheur est dans<br />
l'abnégation, dans le dévouement, dans le détachement des choses<br />
grossières de cette terre, dans la croyance vivante en<br />
l'indestructibilité de leur être, dans l'espérance des félicités<br />
futures.» Le principal objet de la métaphysique de Kant est de fixer les<br />
bornes du cercle que peut embrasser notre raison. Pour lui, nous sommes<br />
comme des poissons dans un étang; ils peuvent pousser jusqu'à la berge<br />
et voir ce qui les emprisonne; mais l'au delà leur échappe. Pour l'homme<br />
cet au delà, c'est le «transcendant». Schopenhauer a été plus loin que<br />
Kant. Sans doute, dit-il, nous n'apercevons le monde que par le dehors,<br />
et comme phénomène; mais il y a une petite fente par laquelle nous<br />
pouvons pénétrer jusqu'au fond des choses et saisir leur réalité<br />
substantielle; c'est par notre propre «moi», qui se dévoile à nous comme<br />
volonté, et ainsi nous avons la clef qui nous ouvre le «transcendant».</p>
<p>«Vous vous dites, cher collègue, un platonicien incorrigible; mais<br />
ignorez-vous que Schopenhauer invoque sans cesse le «divin» Platon et<br />
l'incomparable, le prodigieux, _der erstaunliche_, Kant? Son grand<br />
mérite, c'est d'avoir défendu l'idéalisme contre toutes ces bêtes<br />
féroces que Dante rencontrait dans la forêt obscure, _nella selva<br />
oscura_, où il s'était égaré: le matérialisme, le sensualisme et leur<br />
digne progéniture, l'égoïsme et la bestialité. Une physique sans<br />
métaphysique est ce qu'il y a de plus plat, de plus faux et de plus<br />
dangereux.»</p>
<p>«Et cependant, aujourd'hui, cette vérité, proclamée par tous les grands<br />
esprits, fait rire. L'idée du devoir n'a de fondement que dans la<br />
métaphysique. Rien dans la nature n'en parle, et la physique, ici,<br />
devient muette. La nature est impitoyable. La force brutale y triomphe.<br />
Le mieux armé détruit et dévore celui qui l'est moins. Où est le droit,<br />
où est la justice? Le mot que les Français reprochent à notre chancelier<br />
et qu'il n'a jamais prononcé: «Le droit, c'est la force», les<br />
matérialistes en font la base de leur doctrine. La pitié de<br />
Schopenhauer, la charité du chrétien, la justice du philosophe et du<br />
juriste sont diamétralement opposées à l'instinct et aux voix de la<br />
nature, qui nous poussent à tout sacrifier pour assouvir les appétits de<br />
la bête. Lisez l'éloquente conclusion du livre de Lange, _Geschichte des<br />
Materialismus_. «Ni les tribunaux, dit-il, ni les prisons, ni les<br />
baïonnettes, ni la mitraille ne conjureront l'écroulement de l'édifice<br />
social qui se prépare. Pour échapper à la catastrophe il faut éliminer<br />
le matérialisme. C'est de la cervelle des savants, où il règne en<br />
maître, qu'il faut le chasser. Car c'est de là qu'il rayonne et<br />
qu'insensiblement il envahit tous les esprits. Il n'y a que la vraie<br />
philosophie qui puisse sauver le monde.»</p>
<p>--Mais, lui répliquai-je, la philosophie de Schopenhauer ne sera jamais<br />
comprise que par le très petit nombre. J'avoue bien humblement que je<br />
n'ai jamais osé aborder le texte allemand. Je n'ai lu que des fragments<br />
en traduction.</p>
<p>--«Vous avez eu tort, me répondit Noiré: le style de Schopenhauer est<br />
limpide et clair. Il est un de nos meilleurs écrivains. Il a exposé les<br />
problèmes les plus abstrus dans le meilleur langage. Nul n'a mieux<br />
justifié la vérité de ce que notre Jean-Paul disait de Platon, de Bacon<br />
et de Leibnitz. La pensée la plus profonde n'exclut pas plus une forme<br />
brillante qui la rende avec relief, qu'un cerveau de penseur, un beau<br />
front et un beau visage. Malheureusement, M. de Hartmann, par qui on<br />
croit arriver à Schopenhauer, a trop souvent obscurci les idées du<br />
maître par son jargon hégélien. Schopenhauer exécrait l'hégélianisme. En<br />
véritable iconoclaste, il en brisait les idoles à coups de massue. Il<br />
aimait les mots violents, les expressions assommoirs, «la divine<br />
grossièreté», _die gôttliche Grobheit_, comme il disait. Cependant, il<br />
vantait l'élégance et les bonnes manières, et il a même traduit, chose<br />
étrange, un petit catéchisme sur la manière de se conduire dans le<br />
monde, _El oraculo manual_, du jésuite Baltasar Gracian, mort en 1658.<br />
Il y avait un temps, dit-il, où les trois grands sophistes de<br />
l'Allemagne, Fichte, Schelling et surtout Hegel, ce vendeur de non-sens,<br />
_der freche Unsinns Schmierer_, cet impertinent barbouilleur de papier,<br />
s'imaginaient paraître profonds en devenant obscurs. Ce charlatan éhonté<br />
se faisait adorer par la foule; il régnait dans les universités, où l'on<br />
s'étudiait à prendre des poses hégéliennes. L'hégélianisme était une<br />
religion, et des plus intolérantes. Qui n'était pas hégélien devenait<br />
suspect, même à l'État prussien. Tous ces messieurs faisaient la chasse<br />
à l'Absolu, et ils prétendaient le rapporter dans leur gibecière. Kant<br />
avait démontré que la raison humaine ne saisit que le relatif.--«Quelle<br />
erreur! s'écrièrent en choeur Hegel, Schelling, Jacobi, Schleiermacher<br />
et _tutti quanti_. L'Absolu! mais je le connais intimement; j'assiste à<br />
ses petits levers; il n'a pas de secrets pour moi. Les différentes<br />
chaires devenaient le théâtre des révolutions de l'Absolu, qui remuaient<br />
toute l'Allemagne. Voulait-on rappeler à la raison tous ces illustres<br />
maniaques, on vous répondait: Comprenez-vous l'Absolu d'une façon<br />
adéquate? Non? Alors, taisez-vous. Vous n'êtes qu'un mauvais chrétien<br />
et, par conséquent, un sujet dangereux. Prenez garde à la forteresse. Le<br />
pauvre Beneke fut si effrayé de ces objurgations, qu'il alla se noyer. A<br />
la fin, les grands mystagogues se prirent aussi aux cheveux. Comme<br />
dernière injure, ils disaient à leur adversaire: Vous n'entendez rien à<br />
l'Absolu. D'un coup de l'Absolu, on vous tuait un homme sur place. Ces<br />
batailles faisaient penser au duel du rabbi et du moine à Tolède, dans<br />
le _Romancero_ de Heine. Après qu'ils avaient longuement et<br />
hargneusement disputé, le roi dit à la reine: Qui des deux vous paraît<br />
avoir raison? Il me semble, répondit la reine, qu'ils exhalent une<br />
mauvaise odeur tous les deux. Cette nébulosité, qui rappelle la<br />
_nephelokokkygia_, la ville dans les nuages, des _Oiseaux_<br />
d'Aristophane, est passée en proverbe chez nos voisins les Français, qui<br />
aiment ce qui est clair, en quoi ils n'ont pas tort. Quand une chose<br />
leur paraît inintelligible, ils disent: C'est de la métaphysique<br />
allemande. Cousin s'est évertué à vous offrir toute cette matière<br />
indigeste, un peu clarifiée. Il y a perdu, non son latin, mais son<br />
allemand et son français.</p>
<p>«Je parie que vous n'avez jamais compris que l'Être pur est égal au<br />
Non-Être. Connaissez-vous le conte allemand de Grimm: _Les habits de<br />
l'empereur_? Un tailleur condamné à mort, pour obtenir sa grâce, promet<br />
de faire pour l'empereur un vêtement incomparable, si beau que rien<br />
n'en peut donner l'idée. Le tailleur, coud, coud sans relâche. Enfin, il<br />
annonce que le costume est prêt; seulement, il ajoute que seuls les gens<br />
d'esprit peuvent en apprécier les splendeurs. Les imbéciles ne<br />
l'apercevront même pas. Domestiques, camériers, officiers, chambellans,<br />
ministres, viennent l'un après l'autre pour l'admirer. Magnifique!<br />
s'écrient-ils à l'envi. Le jour du couronnement, l'empereur croit<br />
revêtir le costume; il passe en procession par les rues de la ville.<br />
Foule dans les rues; foule aux fenêtres. Pas un qui ne veuille avoir<br />
autant d'esprit que son voisin. Tous répètent: Splendide, on n'a jamais<br />
rien vu de pareil! Enfin, un petit enfant regarde et dit: Mais<br />
l'empereur est tout nu. On reconnaît alors qu'en effet le vêtement<br />
n'existait pas, et le tailleur est pendu. Schopenhauer est le petit<br />
enfant qui a révélé la misère, ou plutôt la non-existence de<br />
l'hégélianisme. Aussi ses écrits ont été passés sous silence pendant<br />
trente ans. La première édition de son chef-d'oeuvre passa chez<br />
l'épicier et de là dans la cuve. Notre devoir, aujourd'hui, est de<br />
réparer tant d'injustice et de lui rendre l'honneur qui lui est dû.</p>
<p>Son pessimisme ne doit pas vous arrêter. «Le monde, dit-il, est rempli<br />
de mal et tout souffre ici-bas. La volonté de l'homme est perverse de<br />
nature.» N'est-ce pas là l'essence même du christianisme: _ingemuit<br />
omnis creatura_? D'après le maître, notre volonté naturelle est mauvaise<br />
et égoïste. Toutefois, par un effort sur elle-même, elle peut s'épurer<br />
et s'élever au-dessus de l'état de nature, pour entrer dans l'état de<br />
grâce dont parle l'Église, dans la sainteté. C'est là la<br />
délivrance, la rédemption après laquelle soupirent les âmes pieuses. On<br />
y arrive par le détachement absolu, par le mépris et la condamnation du<br />
monde et de soi-même, _Spernere mundum, spernere se ipsum, spernere se<br />
sperni_[4].</p>
<p>[Note 4: J'apprends que le comité pour élever une statue à<br />
Schopenhauer vient de se constituer. Voici les noms des personnes<br />
formant ce comité: Ernest Renan; Max Müller d'Oxford; le brahmane Rajá<br />
Rampál Sing; M. de Benigsen, l'ancien président du Reichstag allemand;<br />
Rudolf von Jhering, le célèbre romaniste de Göttingue; Gylden,<br />
l'astronome de Stockholm; F. Unger, ancien ministre à Vienne; Wilhelm<br />
Gentz, de Berlin; Otto Böbtlingk, de l'académie impériale de Russie;<br />
Karl Hillebrand, de Florence, mort depuis; Francis Bowen, professeur à<br />
Harvard-College aux États-Unis; prof. Rudolf Leuckart, de Leipzig; Hans<br />
von Wolzogen, de Baireuth; Johannes Brahms, le célèbre musicien; F.A.<br />
Gevært, le savant historien de la musique; le poète-artiste comte de<br />
Schack; J. Moret, ancien ministre à Madrid; Elpis Melena, la généreuse<br />
protectrice des droits des animaux; Ludwig Noiré, de Mayence, et Émile<br />
de Laveleye, de Liège.]</p>
<p>Avant de quitter Würzbourg, je visite le palais, ancienne résidence des<br />
princes-évêques, et quelques églises. Ce palais, _die Residenz_, est<br />
énorme, et il le paraît davantage quand on songe qu'il était destiné à<br />
orner la petite capitale d'un simple évêché. Érigé entre 1720 et 1744,<br />
il est bâti sur le plan de celui de Versailles et il est presque aussi<br />
grand. L'escalier n'a son pareil nulle part. Avec le vestibule qui le<br />
précède, il occupe toute la largeur du palais et un tiers de sa<br />
longueur. Montant d'une volée, ses marches et ses paliers largement<br />
étalés, il est d'une magnificence impériale. Toute une foule de prélats<br />
en soutane à queue et de belles dames à traînes de satin s'y<br />
étageraient à l'aise. Des statues bucoliques ornent la rampe en pierre<br />
découpée. Il y a une enfilade de trois cent cinquante-deux salons, tous<br />
d'apparat; rien pour l'usage. Un certain nombre de ceux-ci ont été<br />
décorés et meublés du temps de l'empire français. Que ces peintures des<br />
plafonds et des murs en style pseudo-classique et ces meubles en acajou<br />
avec appliques de cuivre semblent mesquins, à côté des appartements<br />
achevés au commencement du dix-huitième siècle, où la chicorée<br />
triomphante étale toutes ses séductions! En ce genre, je n'ai rien vu<br />
dans toute l'Europe d'aussi parfait et d'aussi bien conservé. Les<br />
étoffes du temps pendent en rideaux et garnissent chaises, fauteuils et<br />
sophas. Chaque chambre a sa couleur dominante. En voici une toute en<br />
vert, à reflets métalliques, comme des ailes de scarabées du Brésil. La<br />
soie brochée des meubles est assortie. C'est d'un effet magique. Dans<br />
une autre, de magnifiques gobelins représentent le triomphe et la<br />
clémence d'Alexandre, d'après Lebrun. Une autre encore est toute en<br />
glaces, même les trumeaux des portes, mais sur ces miroirs, des<br />
guirlandes de fleurs, peintes à l'huile, tempèrent l'éclat de leurs<br />
reflets. Les grands poêles en faïence et en porcelaine de Saxe blanc et<br />
or sont de vraies merveilles d'invention et de goût.</p>
<p>L'art du forgeron n'a jamais produit rien de plus admirable que les<br />
immenses grilles de fer forgé qui ferment les jardins. Ces jardins, avec<br />
terrasses, fontaines, boulingrins et groupes rustiques, forment aussi un<br />
type complet de l'époque.</p>
<p>Cette résidence princière, presque toujours inhabitée depuis la<br />
suppression des souverainetés épiscopales, est demeurée intacte. Elle<br />
n'a subi les outrages ni des insurrections populaires, ni des<br />
changements de goût de la mode. Quels modèles achevés du temps de la<br />
Régence architectes et fabricants de meubles et d'étoffes de mobilier<br />
peuvent trouver ici!</p>
<p>Tout ceci soulève en mon esprit deux questions: Où donc ces souverains<br />
d'un État minuscule trouvaient-ils l'argent pour créer des splendeurs<br />
qu'eût enviées Louis XIV? Mon collègue, Georg Schanz, professeur<br />
d'économie politique à l'université de Würzbourg, me répond: Ces princes<br />
ecclésiastiques n'avaient presque pas de troupes à entretenir.<br />
Transformez en maçons, en menuisiers, en ébénistes, tous ces soldats qui<br />
peuplent nos casernes, et l'Allemagne pourra se couvrir de palais comme<br />
celui-ci.--Autre question: Comment ces évêques, disciples de Celui qui<br />
n'avait pas où reposer la tête, ont-ils pu consacrer à ces pompes,<br />
faites pour un Darius ou un Héliogabale, l'argent prélevé sur le<br />
nécessaire du pauvre? N'avaient-ils donc pas lu l'Évangile, condamnant<br />
Dives, et les commentaires des pères de l'Église, brûlants comme un fer<br />
rouge? La doctrine chrétienne de l'humilité et de la charité jusqu'à la<br />
pauvreté volontaire n'était-elle donc comprise que dans les couvents?<br />
Ils étaient aveuglés par le sophisme qui fait croire que le luxe de qui<br />
jouit est utile à qui travaille; erreur funeste, qui fait encore tant de<br />
mal aujourd'hui.</p>
<p>Au dix-huitième siècle, l'intérieur de la plupart des églises de<br />
Würzbourg a été gâté par ce style rococo, si bien à sa place dans les<br />
élégances d'un palais. Ce ne sont que festons, ce ne sont<br />
qu'astragales! Les voûtes gothiques disparaissent sous des guirlandes de<br />
fleurs, sous des nuages, des draperies, des anges suspendus, en plein<br />
relief, des entrelacs de chicorées, le tout en plâtre et couvert de<br />
dorures. Les autels sont souvent entièrement dorés. C'est une profusion<br />
de fausse richesse. Dans la ville, quelques façades de maison sont des<br />
types achevés de ce style Pompadour. Était-ce le rayonnement des<br />
magnificences de Versailles qui portait l'Allemagne à habiller ses<br />
monuments et ses demeures à la française, même après que l'astre était<br />
couché?</p>
<p>De mes fenêtres, qui s'ouvrent sur la place de la Résidence, je vois<br />
passer un bataillon qui se rend à l'exercice. Les gardes, à Berlin, ne<br />
marchent pas plus automatiquement. Les jambes, en mouvement, s'emboîtent<br />
exactement. Les bras gauches se meuvent tous parallèlement, comme mus<br />
par un même fil. Les fusils, sur l'épaule, sont tenus de la même façon,<br />
de sorte que le reflet des canons forme un cordon d'acier étincelant,<br />
parfaitement droit. Les files de soldats sont absolument rectilignes. Le<br />
tout se meut d'une seule pièce, comme sur un rail. C'est la perfection.<br />
Que d'efforts, que de soins pour arriver à un pareil résultat!<br />
Évidemment, les Bavarois ont tout fait pour égaler ou même dépasser les<br />
Prussiens. Ils ne veulent plus que les gens du Nord les appellent des<br />
buveurs de bière, lourds et mous. Cet automatisme, qui fait si bon effet<br />
à la parade, est-il aussi utile sur le champ de bataille, où l'on<br />
s'attaque aujourd'hui en ordre dispersé? Je n'ose décider, mais ce qui<br />
est certain, c'est que sous cette discipline rigoureuse et minutieuse,<br />
le soldat s'habitue à l'ordre et à l'obéissance, deux qualités<br />
essentielles, surtout en temps de démocratie. C'est quand la main de fer<br />
de l'État despotique fait place à l'autorité des lois et des magistrats<br />
que les hommes doivent apprendre à obéir. L'école et le service<br />
militaire ont mission de donner cette instruction aux citoyens des<br />
républiques. Plus la main du pouvoir se relâche, plus l'homme libre doit<br />
se plier spontanément à ce qu'exige le maintien de l'ordre. Sinon, on<br />
marche à l'anarchie, d'où renaît forcément le despotisme, car l'anarchie<br />
est intolérable.</p>
<p>Le soir, le son des fanfares éclate: c'est la retraite pour les troupes<br />
de la garnison. Cela est mélancolique comme un adieu au jour qui s'en<br />
va, et religieux comme un appel au repos de la nuit qui commence. Hélas!<br />
ces trompettes qui sonnent si harmonieusement le couvre-feu donneront un<br />
jour le signal des batailles et des égorgements! Les hommes sont restés<br />
aussi féroces que les fauves, et ils le sont sans motif, car ils ne<br />
dévorent plus ceux qu'ils tuent.</p>
<p>Je fais partie de trois ou quatre sociétés qui prêchent la paix et<br />
recommandent l'arbitrage. On ne nous écoute guère: on préfère se battre.<br />
J'admets que quand la sécurité ou l'existence d'un pays sont en jeu, il<br />
ne peut s'en remettre aux décisions d'un arbitre, quoique ses décisions<br />
seraient au moins aussi justes que celles de la force et du hasard. Mais<br />
il est des cas que j'appelle «des oreilles de Jenkins»[5] depuis que<br />
j'ai lu le _Frederick the Great_ de Carlyle. Dans ces cas, qui n'ont<br />
d'autre importance que celle qu'y mettent l'amour-propre, l'entêtement,<br />
et, tranchons le mot, la stupidité des peuples, l'arbitrage pourrait<br />
éloigner plus d'un conflit.</p>
<p>[Note 5: Le 20 avril 1731, le navire anglais _Rebecca_, capitaine<br />
Jenkins, est visité par les gardes-côtes de la Havane, qui l'accusent<br />
d'avoir à bord de la contrebande de guerre. Ils n'en trouvent pas; mais<br />
ils maltraitent le capitaine. Ils le pendent d'abord à une vergue avec<br />
un mousse suspendu à ses pieds. La corde casse; alors, ils lui coupent<br />
une oreille, en lui disant: Apporte cela a ton roi. Revenu à Londres,<br />
Jenkins demande vengeance. Pope fait un vers sur son oreille. Mais<br />
l'Angleterre ne veut pas se brouiller en ce moment avec l'Espagne. Tout<br />
paraît oublié. Huit ans après, les vexations infligées par les Espagnols<br />
aux navires anglais font réapparaître l'oreille de Jenkins. Il l'avait<br />
conservée dans de l'ouate. Les matelots circulent dans Londres avec<br />
cette inscription sur leur chapeau: _Ear for Ear_, oreille pour oreille.<br />
Les commerçants et les armateurs prennent feu. William Pitt et le peuple<br />
veulent la guerre à l'Espagne; Walpole est forcé de la déclarer, le 3<br />
novembre 1739. On en sait les conséquences. Le sang coule dans le monde<br />
entier, sur terre et sur mer. L'oreille de Jenkins est vengée. Si le<br />
peuple anglais avait eu l'esprit poétique, dit Carlyle, cette oreille<br />
serait devenue une constellation, comme la chevelure de Bérénice.]</p>
<p>Mais si l'homme est toujours méchant pour l'homme, il est devenu plus<br />
doux pour les animaux. On s'efforce d'interdire de les faire souffrir<br />
inutilement. J'en note ici un exemple touchant. Je veux monter à la<br />
citadelle, d'où l'on a une vue très étendue sur toute la Franconie. Je<br />
traverse le pont sur le Main. Dans une rue dont les pignons bizarres et<br />
les enseignes criardes feraient la joie des peintres, j'aperçois une<br />
guérite en bois, sur laquelle est écrit en grands caractères:<br />
_Thierschutzverein_ (Association protectrice des animaux). Un cheval y<br />
est remisé. Pourquoi? Pour être mis à la disposition des charretiers qui<br />
ont à gravir la rampe du pont sur le Main, et pour les empêcher ainsi<br />
de maltraiter leur attelage. Ceci est plus ingénieux et aussi plus<br />
efficace que de les mettre à l'amende.</p>
<p>Würzbourg n'est pas une ville d'industrie; on ne m'indique aucune raison<br />
pour que la population et la richesse y augmentent rapidement, et<br />
cependant, tout autour de la vieille ville, se sont élevés des quartiers<br />
avec des squares, de jolies promenades formant boulevard et de larges<br />
rues bordées de très belles maisons et de villas. Ici encore apparaît<br />
cet important phénomène économique de notre temps, qui frappe les yeux<br />
en tout pays: l'accroissement du nombre des familles aisées et leur<br />
enrichissement. Si cela continue, «les masses» ne seront plus composées<br />
de gens qui vivent du salaire, mais de gens qui vivent sur le profit,<br />
l'intérêt ou la rente. Une révolution deviendra impossible, car l'ordre<br />
établi aura plus de défenseurs que d'assaillants. Ces innombrables<br />
maisons confortables, ces édifices de toute espèce qui surgissent<br />
partout, avec les objets d'ameublement de toute sorte qui s'y<br />
accumulent, tout cet épanouissement du bien-être est le résultat de<br />
l'emploi de la machine. La machine augmente la production et épargne la<br />
main-d'oeuvre. Mais la journée de ceux qui travaillent n'ayant guère<br />
diminué, le nombre de ceux qui ont pu cesser de travailler s'est accru.</p>
<p>Würzbourg a une vieille université, installée dans un très curieux<br />
bâtiment du XVIe siècle, au centre de la ville. Comme elle m'a fait<br />
récemment l'honneur de m'envoyer le diplôme de _doctor honoris causa_,<br />
je cherche à voir le recteur pour le remercier, mais je ne le rencontre<br />
pas. Sur les boulevards, on a construit des instituts spéciaux et<br />
isolés pour chaque science: pour la chimie, pour la physique, pour la<br />
physiologie. Ce que l'on a dépensé pour ces instituts dans les<br />
universités allemandes est inouï. Récemment, l'éminent professeur de<br />
chimie à Bonn, M. Kekulé, me faisait visiter le palais que l'on a édifié<br />
pour sa branche d'enseignement.</p>
<p>Ce monument, avec sa colonnade grecque, est plus grand que toute<br />
l'université ancienne. Les sous-sols, consacrés à la chimie<br />
industrielle, ressemblent à une vaste fabrique. Le logement du<br />
professeur est plus somptueux que ceux des premières autorités de la<br />
province. Le gouverneur, l'évêque, le général lui-même n'ont rien de<br />
pareil. Dans les salons et dans la salle de danse, on peut réunir toute<br />
la ville. L'Institut de chimie a coûté plus d'un million. On pense avec<br />
raison, en Allemagne, que tout professeur qui a des expériences à faire<br />
doit être logé dans les locaux où se trouvent les laboratoires et les<br />
auditoires. C'est ainsi seulement qu'il peut suivre des analyses<br />
exigeant une surveillance continue, poursuivie pendant la nuit même.<br />
L'anatomie comparée et la physiologie ont également leurs palais.<br />
Plusieurs professeurs de sciences naturelles m'ont dit qu'il y avait<br />
excès. Ils sont écrasés par l'étendue et les complications de leurs<br />
installations, surtout par les soins et les responsabilités qu'elles<br />
entraînent. N'importe, s'il y a exagération, c'est du bon côté. Le mot<br />
de Bacon: _Knowledge is power_ devient chaque jour plus vrai. La science<br />
appliquée est la principale source de la richesse et, par conséquent, de<br />
la puissance. Donc, ô États! voulez-vous être puissants et riches?<br />
Encouragez les savants.</p>
<p>Je m'arrête en passant pour revoir Nüremberg, la Pompéi du moyen âge. Je<br />
ne parlerai point de ses églises, de ses maisons, de ses tours, de la<br />
chambre des tortures, ni même de son effroyable Vierge de fer, toute<br />
hérissée à l'intérieur de pointes de fer, qui, en se refermant,<br />
transperçait le supplicié et, en s'ouvrant de nouveau, laissait tomber<br />
le cadavre dans le torrent coulant à cent pieds au-dessous, dans les<br />
ténèbres. Rien de plus terrifiant, rien qui fasse mieux comprendre la<br />
cruauté raffinée de ces sombres époques. Mais je ne veux pas refaire<br />
Bædeker.</p>
<p>Sur la place, devant la cathédrale, je remarque un petit monument<br />
moderne, de style gothique, rappelant, pour la forme, la fameuse colonne<br />
romaine d'Igel, près de Trèves. Il est carré. Aux quatre faces, il y a<br />
de grandes niches fermées par des glaces. Dans ces niches, au lieu de<br />
statues de saints, on voit dans la première un thermomètre, dans la<br />
seconde un hygromètre, dans la troisième un baromètre, dans la quatrième<br />
les bulletins quotidiens et les cartes météorologiques de<br />
l'Observatoire. Les appareils sont énormes--un mètre et demi au<br />
moins--afin qu'on puisse en apercevoir facilement les indications. J'ai<br />
trouvé de ces bornes météorologiques dans plusieurs villes d'Allemagne<br />
et en Suisse, à Genève, dans les jardins du Rhône, à Vevey, près de<br />
l'embarcadère, à Neuchâtel, sur la promenade au bord du lac. Je prêche<br />
partout pour que toutes les villes en établissent. La dépense est<br />
minime: mille francs, si l'on se contente du nécessaire; deux à trois<br />
mille francs, si on veut du style. Cela amuse beaucoup la population, en<br />
l'instruisant. C'est une leçon de physique de tous les jours et pour<br />
tous. L'ouvrier, le campagnard apprennent ainsi, et bien mieux que par<br />
une leçon de l'école primaire, l'usage de ces instruments, qui sont très<br />
utiles pour l'agriculture et pour les précautions hygiéniques.</p>
<p>Je me dirige à pied, à minuit, vers la gare pour y prendre l'express de<br />
Vienne. Le vieux château profile sa masse noire sur le reste de la<br />
ville, dont les toits blanchissent sous la lueur argentée de la lune.<br />
C'est de là, me disais-je, que sont partis les Hohenzollern. Quel chemin<br />
ils ont fait depuis! Vers 1170, Conrad de Hohenzollern devient Burggraf<br />
de Nüremberg, et son descendant, Frédéric, premier électeur, quitte<br />
cette ville, en 1412, pour prendre possession du Brandebourg, que le<br />
magnifique et dépensier empereur Sigismond lui avait vendu pour 400,000<br />
florins d'or hongrois. Il avait emprunté la moitié de cette somme à<br />
Frédéric, économe comme la fourmi, et lui avait même donné l'électorat<br />
en hypothèque. Ne pouvant rembourser ses emprunts et ayant à payer les<br />
frais d'un voyage en Espagne, il cède, sans nul regret, cette marche<br />
inhospitalière du Nord, «les sables du marquis de Brandebourg», dont se<br />
moquait Voltaire. Le glorieux empereur ne pouvait prévoir que de ce<br />
petit burgrave et de ces sables naîtrait quelqu'un qui ceindrait la<br />
couronne impériale. Economie, vertu mesquine des petites gens, mais qui<br />
de peu tire beaucoup: _Molti pocchi fanno un assai_. Beaucoup de petits<br />
riens font un grand tout. Vertu trop oubliée partout de ceux qui<br />
gouvernent, et qui pourtant est plus nécessaire encore aux États qu'aux<br />
citoyens.</p>
<p>Une courte nuit de juin est vite passée dans un sleeping-car. Au matin,<br />
me voici en Autriche; je m'en aperçois au délicieux café à la crème qui<br />
m'est servi dans un verre, à la gare de Linz, par une jeune fille très<br />
blonde, bras nus, avec une robe d'indienne rose clair. Il vaut presque<br />
celui qu'on boit au _Posthof_, à Carlsbad. Bientôt on voit le Danube du<br />
haut de la ligne, qui la côtoie à distance. Quoi qu'en dise la valse si<br />
connue: _Die blaue Donau_, il n'est pas bleu, mais d'un vert jaunâtre,<br />
comme le Rhin. Mais qu'il est plus pittoresque! Pas de vignobles, pas<br />
d'industrie, très peu de bateaux à vapeur; je n'en ai vu qu'un seul,<br />
remontant péniblement le courant rapide. Les collines qui le bordent<br />
sont couvertes de forêts ou de vertes prairies. Les saules trempent<br />
leurs branches dans l'eau. Les maisons de ferme, isolées, ont un air<br />
rustique et presque montagnard. Peu d'activité, peu de commerce. Le<br />
paysan est encore le principal facteur de la richesse. Par cette belle<br />
matinée, la douce paix de la vie bucolique me pénètre et me séduit. Oh!<br />
qu'il ferait bon vivre ici, près de ces bois de pins et de ces prairies,<br />
où paissent les vaches! mais de l'autre côté du fleuve, où le chemin de<br />
fer ne passe point.</p>
<p>De ce contraste entre le Rhin et le Danube, je vois diverses raisons. Le<br />
Rhin coule vers la Hollande et l'Angleterre, deux marchés depuis trois<br />
cents ans très riches et prêts à payer cher tout ce que le fleuve leur<br />
apporte. Le Danube coule vers la mer Noire, entourée de peuples pauvres,<br />
qui ne peuvent presque rien acheter. Les produits de la Hongrie, même le<br />
bétail vivant, sont transportés vers l'Occident, par chemin de fer,<br />
jusqu'à Londres. Par eau, le trajet est trop long. En second lieu, le<br />
Rhin dispose, à meille